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Vous avez du courrier pour moi?


Kurt Mürset, Bâle | Traduction Norbert Li-Marchetti, Berne

 

Je ne suis ni un kiosque, ni une banque. Mais à tous les coups une boîte aux lettres. Boîte réelle et virtuelle. Tout en sachant que la deuxième a l’avantage d’être vidée plus rapidement. La première, par contre, est souvent source de hochement de tête.

 

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Cela remonte à un bout de temps, le jour où je reçus un envoi postal d’envergure: une lettre personnelle sur papier précieux, estampillé d’or, une brochure en couleur de plusieurs pages au format maniable, un set de cartes-postales brillantes, sans oublier la carte-réponse et une enveloppe préaffranchie. Ma première torpeur respectueuse – due à cette grande offensive d’imprimés d’une grande technicité – se un peu passée, j’essayai finalement de découvrir de quoi il s’agissait dans cette publicité directe – car c’est bien comme ça que l’on devrait appeler cette pochette surprise. Et voyez un peu: un complexe d’appart hôtel encore à construire dans un magnifique parc à l’ancienne, avec une vue sur le lac et les montagnes à vous couper le souffle, situé dans une des destinations de vacances les plus recherchées du Tessin, cherchait à attirer toute mon attention.

 

J’y jetai encore une regard plus attentif, lus certaines informations à propos de prestations de services, du restaurant étoilé jusqu’à la lingerie, des offres de fitness et de wellness jusqu’aux prestations médicales et thérapeutiques à domicile, de l’aide ponctuelle au quotidien jusqu’aux soins intensifs 24 heures sur 24… bon, et maintenant quoi?

 

Ce n’était de loin pas une offre de vacances sous les palmiers dans ses propres quatre murs luxueux. Il s’agissait là clairement d’une maison de retraite. Pas au niveau du langage, mais bien au niveau de la chose. Le prospectus affichait des expressions comme domicile et résidence. Quoi qu’il en soit – il est tout à fait légitime de construire et de vendre de tels palais pour seniors. Il existe sûrement un public qui est déjà prêt à passer la fin d’après-midi de sa vie ici, avec la certitude de pouvoir également y jouir du crépuscule et de la soirée.

 

Votre humble serviteur avait tout juste 48 ans et demi au moment de la réception de ce courrier. Une préretraite n’était pas un sujet de conversation à la maison et le gain du Lotto se faisait attendre. Donc, je ne cadrais pas, ni avec les groupes-cibles, ni du point de vue du pouvoir d’achat, et de toute façon même pas du point de vue de l’âge «ressenti».

 

Mais j’ai pris ça comme un signe du destin et me suis mis à réfléchir sur le besoin de faire des économies ciblées pour ma vieillesse. Après tout, il est avéré que les jeunes dans notre pays, économisent déjà non seulement pour leurs vacances, un smartphone, mais aussi dès dix-sept, dix-huit ans, pour leur propre maison, ainsi que nous l’indiquent les études de marché. Vu ainsi, il aurait dû être grand temps pour moi de m’occuper d’une maison (de retraite) adéquate. J’ai rapidement rejetée cette pensée après un rapide calcul estimatif et remis les prospectus venus du Tessin aux bons soins de la collecte de vieux (sic) papiers.

 

Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous sers cette vieille histoire sachant qu’elle remonte déjà à quelques années et que, depuis, j’ai pour ainsi dire intégré le groupe-cible. Bon, je m’étais énervé à l’époque, parce que je me disais qu’un spécialiste médiatique avait mal fait ses devoirs. A quoi servent donc les études de consommateurs que l’on rumine là, l’analyse des affinités, les groupes-cibles méticuleusement définis, si les adresses achetées au prix fort se révèlent être de la fumisterie?

 

Cela m’est de nouveau arrivé plusieurs fois depuis. Et je ne parle pas ici des pauvres quidams dans les centres d’appels, qui sont déjà heureux et reconnaissants que quelqu’un daigne décrocher à l’autre bout du fil. C’est monnaie courante pour eux. Non, moi je parle des publicités adressées directement.

 

Je reçois encore et toujours des informations de sociétés automobiles et de garages, bien que je n’aie jamais été moi-même assis au volant d’un véhicule, quelque soit sa motorisation, et n’en eusse pas eu le droit de toute façon. Chose qu’il est facile de découvrir, entre autre. On attire mon attention sur des meubles de jardin qui se prêteraient peut-être à une grande brasserie avec terrasse en plein air, mais qui dépassent de très loin les possibilités d’aménagement de mon minuscule balcon. Ça aussi est facile à découvrir. Cela fait longtemps que je devrais bénéficier d’un service à la dette à l’instar de la Grèce, si j’avais fait usage de tous les crédits à la consommation proposés ces dernières années. Et – ce qui m’amuse particulièrement – on m’appelle, demande le service des achats (sur quoi je me transmet moi-même l’appel) pour me proposer à un prix imbattable 2 palettes de papier pour photocopies et 1 carton de 500 cartouches d’encre pour imprimante. Et je dois malheureusement renoncer poliment à cette offre. Je ne le fais pas sans faire remarquer mes capacités restreintes de stockage, ma stratégie d’achat qui s’oriente au principe du just-in-time et que mon modeste bureau unipersonnel ne peut vraiment pas s’approvisionner pour l’éternité.

 

Cette liste pourrait être prolongée à l’infini et je ne peux pas m’empêcher de constater que le futur n’a pas encore commencé. On n’arrête pas d’entendre que nous, les consommateurs, plus que jamais auparavant, sommes devenus transparents. Les contrôleurs de l’utilisation des données informatiques expriment leurs doutes. Les spécialistes du marketing revendiquent leur bon droit en matière d’utilisation des données qu’ils ont collectées. Les jeunes, une fois de plus, disent légal, illégal, égal. Et je me dis que le problème de la transparence ne remonte pas à si longtemps que ça, contrairement à ce qui est prétendu. Je ne peux m’expliquer autrement les nombreux envois publicitaires ciblés qui se plantent si magnifiquement. Je serais même prêt à concéder deux ou trois liens de mes données à tous ces faiseurs, si cela pouvait m’éviter quelques attaques déplacées contre ma boîte aux lettres.

 

Quoi qu’il en soit, réjouissons-nous de l’avenir. N’hésitez pas à vous reconnecter la prochaine fois, quand il s’agira de dire: «Face ou Book, là est le fléau!»