Vacances en région instable
Kurt Mürset, Bâle | Traduction Norbert Li-Marchetti, Berne
Banques pratiquement en banqueroute, économies nationales foutues, l’Europe un gros mot, le Sud une zone entière sinistrée – qui pourrait encore penser à faire des vacances? Moi, par exemple. Ci-dessous mon coup d’œil.

Ne parlons déjà plus de la Grèce. Voilà que nous avons récemment – dixit le conscience collective nord européenne – libéré les grecs du joug ottoman, leur avons donné un roi, envoyé Lord Byron les voir, renommé des instituts pédagogiques en «Gymnase» et seriné des générations entières de grecque, d’Alpha à Omega, respectivement d’Aristote à Onassis. Et voilà que non seulement ils nous pèsent sur la bourse, mais nous mettent également sur la paille. Bon, nous sommes bien sûr en Suisse, donc pas vraiment en Europe, mais cela n’empêche que nous avons tout de même le droit de branler du chef d’un air préoccupé à la lecture quotidienne des journaux.
Mais même si nous faisons abstraction des grecs, il nous reste l’une ou l’autre de nos destinations de villégiature où la croissance cafouille, l’économie vacille et les emprunts d’état offrent des taux d’intérêt plus élevés que les Junk bonds américains avant 2008. Chaque partie prenante économique qui se respecte vaticine de la Grèce à l’Italie, en passant par le Portugal et l’Espagne, et prophétise aux pays du Sud des futurs plus noirs les uns que les autres.
Bon, mais j’y étais et je peux vous le dire: le soleil brille comme d’habitude. Il fait chaud. Seuls les touristes continuent à ce promener à midi. Les gens sont aimables. L’Euro reste encore un moyen de paiement généralement reconnu et est encaissé avec plaisir. Et parce que mon espagnol est rudimentaire, mon portugais quasiment inexistant et mon italien modeste, non seulement la majeur partie du temps je ne comprenais pas le mot crise, mais qui plus est, pas un mot du tout.
Trêve de plaisanteries! Ce que j’ai vu, sont de nombreux projets d’infrastructure financés par l’UE. J’ai bien sûr pu profiter de quelques-uns de ceux-ci pendant mes vacances. De projets environnementaux tels qu’un chemin de randonnée dans les dunes, en passant par des trains modernes jusqu’à des musées et des centres culturels. C’était au Portugal et en Espagne.
Ce faisant, l’histoire de l’Italie m’a traversé l’esprit. Des historiens sérieux démontrent comment, après l’unification politique, l’industrialisation du Nord a pris son essor au dépend du Sud agraire. On trouve aujourd’hui dans le Nord des brailleurs qui aimeraient se débarrasser de ce Sud. Histoire ou contexte, qu’importe – ceux-là, là en bas, restent feignants, corrompus et incapables. Cette dernière façon de penser ne s’est pas seulement incrustée dans les têtes nord italiennes, elle est devenue entre-temps un article d’exportation et s’est disséminée de nos jours dans toute l’Europe.
Mais restons-en à notre premier raisonnement. Même si celui-ci exige un peu plus d’activité cérébrale. Reportons l’exemple italien, de manière simplement théorique, sur toute l’Europe. Vu ainsi, le chemin de randonnée dans les dunes à Praia de Ancora et le musée à Guimarães seraient une sorte de remboursement. Une sorte de compensation pour toutes les marchandises onéreuses que le Sud achète au Nord, respectivement tous les produits bon marché que le Nord achète au Sud. Ou alors nous l’appelons une réparation. Car en effet, tel le souriceau devant le serpent, l’Europe politique a fixé son regard figé pendant de longues décennies vers l’Est.
Vous pouvez bien sûr me reprocher maintenant d’être beaucoup trop naïf. Après tout, il est de notoriété publique que les états du Sud ont perfectionné l’arnaque à Bruxelles. Vous pouvez bien sûr dire de moi que je ne suis qu’un usager des vols soldés, qui compare le prix de la bière et qui en conclu que le coût de la vie, ici, au soleil, est bien bas. Vous pouvez aussi raconter, si cela vous chante, que je suis un rêveur à moitié gauchiste qui ne veut toujours pas croire que tous les hommes naissent avec les mêmes chances. Et peut-être que vous avez raison. Mais réfléchir un peu au-delà de son pré carré ne peut pas faire de mal. Et parfois, même un court-circuit n’est pas tout à fait inutile.
Je ne voudrais pas vous cacher l’une des expériences vécues pendant mes vacances. J’ai été témoin d’une véritable grève de mineurs. Jusqu’à ce moment-là, je ne savais pas du tout qu’il existait encore des mines dans les Asturies et en Castille. Et puis j’ai vu les manifestations de solidarité pour les travailleurs en grève. Le slogan était «Nous sommes tous des mineurs» – une phrase on ne peut plus remarquable. Et même en prenant le risque de passer pour un peu arrogant: c’était comme par le passé.
J’ai vécu un avenir possible peu après. Sur le bateau qui me transportait de Barcelone à Gênes. Le ferry commence son voyage au Maroc. A bord, beaucoup de marocains qui travaillent en Italie. En route pour un avenir meilleur. Donc, pour ses gens-là, le Sud de l’Italie se situe déjà dans le grand Nord!


